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La Ligne du Devoir

Les filles du Joola: Mémoire Abyssale Par Ibrahima NDAW

J’étais dans le temps de mon cœur, celui que je consacrais à mes trois petits anges adorés. Avec eux, mon cœur a toujours battu au rythme du temps qui s’étire. Et ce temps, c’est le soleil qui, dès les aurores, darde ses rayons nourriciers sur une vie renouvelée ; c’est l’enfant qui saute affectueusement sur mes genoux ; c’est aussi l’enfant qui m’entoure le cou de ses frêles bras, la bouche humide collée à ma joue ; c’est également l’enfant qui scrute le monde et veut tout savoir sur tout ; ce sont ces petits êtres généreux qui m’enveloppent à tout instant de leur tendre affection.

Le temps, c’est l’extase et le bonheur de nos longues ballades à travers la ville et la campagne ; c’est souvent les moments de détente, quand, fatigués de raconter leurs histoires juvéniles ou de psalmodier les versets coraniques, mes jambes, ma poitrine, tout mon corps servant de coussins, chacune d’entre elles se laissait gagner par une douce euphorie jusqu’au sommeil profond.

Alors je louais tout le temps et par tous les temps Dieu pour m’avoir permis de vivre ces moments délicieux auprès d’âmes aussi remarquables.

Je savourais pleinement le temps de leur présence comme un don infini du Ciel ; le temps de leur attachement et de leur amour me comblait d’une douceur incommensurable.

Je vivais pour elles, elles vivaient pour moi. Une osmose parfaite que rien ni personne ne venait, ne pouvait – troubler.

Au crépuscule de mon existence, cette proximité était mon élixir de jouvence ; je me sentais revivre, baignant dans un sentiment de jouissance intense.

Chaque jour était chargé de son lot de consolation. J’avais toujours, comme l’a écrit Marcel Proust, « l’immense plaisir de jouir de l’essence des choses en dehors du temps ». Puis un jour, un jour

Noir, le 26 septembre 2002–le ciel s’est fissuré, éparpillant sur nos têtes et enfonçant dans nos cœurs des blocs de souffrance. Le temps s’est alors brusquement figé et le peuple hébété avait assisté impuissant au drame le plus horrible de son histoire. Le bateau “Le Joola » venait de sombrer dans l’océan.

La veille, une foule bruyante et grouillante s’était affairée autour du navire. C’était la fin des vacances : hommes, femmes et enfants l’avaient pris d’assaut. Nul ne voulait rater ce dernier voyage avant l’ouverture des classes. Mais ils ne savaient pas, ils ne se doutaient pas que c’était un voyage sans retour, un voyage sans fin. Parmi eux mes trois filles : elles avaient 6 ans, 8 ans et 11 ans, de jeunes pousses, ouvertes au soleil, aspirant la vie à pleines narines…

Les dégâts causés furent énormes. Toute une Nation, jadis fière, fière et riche de ses hommes et de son patrimoine historique, ce jour-là mise à genoux et recroquevillée sur elle-même.

Depuis cette date, le souvenir de la tragédie est vécu avec dignité ; un souvenir qui envahit l’esprit au timbre d’une voix, à la silhouette virtuelle perçue au détour d’un chemin ou aux pépiements des enfants à la sortie de l’école. Un souvenir qui écorche, torture, et dans le subconscient les images défilent au ralenti avec un réalisme saisissant.

Jean Jacques Rousseau, dans ses Confessions, disait justement que ‘’Le souvenir permet une révélation de la vérité des événements dans l’intensité émotive qu’il restitue et amplifie’’. Chaque personne l’a vécu différemment certes, mais intensément, dans une souffrance muette et digne ou dans l’exercice de l’écriture comme viatique.

Aujourd’hui encore, comme tous les jours, l’on s’interroge et l’on se demande comment cette tragédie a pu se produire et pourquoi ce peuple aux grandes vertus n’a pas été capable de l’éviter.

Combien sont-ils ? Combien sont-elles ? On ne le saura peut-être jamais car des familles entières peinent dans un anonymat total. Le visage de la vie existe-t-il pour toutes ces personnes défigurées par le mal ?

Un seul jour existe-le 26 septembre-les autres jours ne comptent plus. Qu’importe l’année, puisque ce jour, ils sont partis par une nuit orageuse, une nuit vindicative, où le temps d’un seul être anéantit le temps des autres…

Ce fut un sale temps pour tous, un sale temps pour la mère qui ne reconnaît plus les siens, un sale temps pour la mer déchaînée, un sale temps pour les liens du cœur ; ce cœur qui dérive au gré du mouvement du navire dans sa hasardeuse et silencieuse errance sous-marine.

Que de larmes versées car les larmes ignorent les frontières, les larmes ignorent les ethnies …

Au-delà des tourments d’une nuit, des vagissements de l’aube, des vagissements des âmes dans la forêt mystérieuse, dans la forêt sacrée, la mémoire abyssale plonge dans les profondeurs de l’eau qui coule dans les veines ouvertes de la mer dévoreuse de vies…

Le deuil sera éternel car cette eau qui est consommatrice de vies, cette eau qui est silence, cette eau est devenue berceau de l’autre vie…

 

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