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Le Joola An XXI : Lettre marine

Lettre marine

 À nos morts du Joola

«  Vivre, c’est écrire son itinéraire terrestre qui restera comme un totem pour des générations entières ; beauté, laideur ou insignifiance sont les marques possibles de ce passage sur terre »

–        In article : Le Totem

Mes enfants,

Quand approche le moment du souvenir, je sens une lourdeur m’envahir. Le rituel demeure toujours le même, immuable, tenace : pas de mémorial pour communier ensemble et se rapprocher des êtres partis à jamais. La veille, au moment où le soleil sombre à l’ouest, une vague de torpeur m’enveloppe lentement. La terre s’assoupit doucement. Les bruits s’estompent progressivement et les sonorités évanescentes s’évanouissent dans la profondeur des ténèbres. Alors dans mon esprit qui vagabonde en ces moments-là, s’imprime plus fortement, plus intensément le souvenir de votre présence. Je me souviendrai toujours. Je n’oublierai jamais les moments forts vécus ensemble et les circonstances qui ont conduit au drame qui a coûté à la Nation plus de deux milliers de morts. A ce jour, c’est la plus grande catastrophe maritime au monde. Ma mémoire, invariablement s’accroche aux multiples causes qui ont plombé l’évolution de nos états nouvellement indépendants et provoqué ces terribles dérapages.

Depuis des décennies, je ne comprends toujours pas nos hommes politiques. Peut-être sont-ils plus politiciens que politiques. Ou peut-être ont-ils une autre vision de la politique très éloignée des préoccupations des braves populations. A mon avis, la politique politicienne que je qualifie de face hideuse de la gestion de la Cité a gangrené le tissu social et obscurci la raison.

Les dernière élections présidentielles ont révélé chez certains, et ils sont nombreux, des postures bassement scandaleuses. Pour eux seule la fin justifie les moyens de toute activité politique. Il s’en suit une fébrilité, outrageuse et non contrôlée qui, en plus de donner de nos hommes politiques une image négative, nauséabonde, abaisse le débat politique à un niveau jamais connu au Sénégal. La pratique de la « politique politicienne » est devenue aussi, hélas et de manière récurrente,  le terreau fertile des profiteurs en tous genres. Les observateurs assimilent cela à un système subtilement mis en place, à travers des Institutions taillées sur mesure et qui n’ont pas su nous garantir plus de sécurité, tout en érodant outrageusement le peu de valeurs qui  faisaient notre fierté et notre raison de vivre.

Mes enfants,

Nous sommes tout simplement placés, vous et les milliers d’autres personnes, dans une rubrique « pertes et profits ». C’est proprement scandaleux car le manque de sécurité est toujours actuel et nous nous y confrontons tous les jours. Les spécialistes en législation soutiennent par ailleurs que nous avons une très bonne Constitution. Et pourtant sa cadence de révision est époustouflante. Non pas en tenant compte, le plus souvent, de l’évolution de la société, mais essentiellement parce que chaque président cherche à pérenniser son pouvoir par ce moyen. Donc leur pertinence n’est pas toujours évidente au regard de notre environnement social et culturel. Ces Institutions doivent refléter notre culture, donc être faites pour servir le peuple. Et qu’aucun parti au pouvoir ne puisse modifier à sa guise au profit d’une minorité. Du reste, de la force de ces Institutions-là dépendra aussi, en grande partie, la force de nos dirigeants.

 

Mes enfants,

Les journaux de la place relatent souvent, dans leur grande majorité, les scandales de sommes faramineuses englouties dans des projets inefficients ou simplement déroutées de leurs objectifs initiaux. La mal-gouvernance, le népotisme, la corruption sont toujours en œuvre et le peuple qui attend la satisfaction des promesses assiste plutôt à l’affaissement de l’éthique et du sens moral. Comment donc se retrouver quand tous les repères semblent perdus ?

Le Sénégal a raté le grand tournant de son évolution depuis l’ère du socialisme démocratique africain de Léopold Sédar Senghor et de Mamadou Dia. Il suffit de rappeler ces mots du général de Gaulle pour comprendre que ce duo ne tiendrait pas longtemps face aux enjeux présents. Je cite de Gaulle : « La France sans l’Afrique, ce serait la bombe nucléaire sans uranium, l’industrie sans pétrole, la faillite pour les nombreuses sociétés françaises qui surexploitent le bois, le coton, les phosphates, les minerais, le cacao... », disait-il. Il mettra donc en place un cabinet dirigé par Jacques Foccart pour encadrer et surveiller ces jeunes indépendances. Le système produira plus tard  ce que le monde politique appelle tristement la « France Afrique » : un conglomérat d’hommes d’affaires, d’espions et de barbouzes qui infiltrera tous les rouages administratifs des pays nouvellement indépendants, nouant ou dénouant toutes les ficelles économiques au seul profit de la « métropole ».

Mes enfants,

Voilà l’équation qui nous était donnée de résoudre au début de notre souveraineté nationale. Nous avons donc cheminé, pendant toutes ces années, avec cette terrible réalité dans le subconscient, travaillant à contourner ces écueils pour trouver la brèche qui nous rendrait et notre liberté d’actions et notre dignité. En Afrique, particulièrement au Sénégal, Léopold Sédar Senghor avait choisi l’option présidentielle parce que, disait-il, ce système convient mieux aux Sénégalais qui sont un peuple « fluctuant… à affectivité volcanique et à réaction immédiate… ». En réalité, c’était pour mieux contrôler l’action gouvernementale et éviter le syndrome Mamadou  Dia qui avait une vision plus pragmatique de la notion de souveraineté. Et comme Senghor ne s’accommodait pas du bruit, du tintamarre, il concéda donc à la France qu’il aimait viscéralement, à travers des accords et des textes, l’opportunité de surveiller l’action de nos politiques, laissant en l’état les chainons essentiels qui bloquent le développement de nos pays. Son idéologie, le socialisme démocratique africain, peine à trouver un contenu viable parce qu’excluant volontairement des leviers économiques, financiers et culturels, importants pour sa réalisation. Et les régimes passent avec leurs lots de mots à chaque consultation électorale et les maux demeurent toujours : crise économique, népotisme, détournements, crise des valeurs, pauvreté et surtout jeunesse désemparée ; une jeunesse  qui, de plus en plus consciente de sa situation et le développement des médias aidant, se révolte souvent entre manifestations et migrations clandestines.

Plusieurs présidents se sont, ainsi, succédé à la tête du pays. Chacun cheminant, avec sa vision son tempérament, en imprimant son style, son mode de gouvernance avec plus ou moins de bonheur, mais laissant toujours le peuple dans sa soif d’espérance et de justice. Depuis l’année 2012, sous la pression et la poussée populaires, nous vivons des moments, violents et très durs, de remise en cause de notre mode de gouvernance, une aspiration à un changement de régime qui devrait se traduire par une rupture, dans les mœurs, les comportements, la méthode de gouvernance ; une rupture proclamée partout, en toute circonstance. L’espoir suscité était si grand qu’on a parlé d’un nouveau type de Sénégalais, un Sénégalais aux mains propres, incarnant toutes les vertus dans la gestion de la cité et dans les rapports sociaux. Ce premier pas aurait pu nous conduire, avec l’adhésion populaire qui était déjà acquise, à une refondation de tout ou partie de notre système de gestion ; tout en restant liés à la France par des relations « privilégiées », sans aliéner notre souveraineté. 

Mes enfants,

J’avais écrit en son temps « qu’avec la jeunesse actuelle, nous sommes en présence d’une génération, de ‘’forces neuves’’, surgie du peuple et qu’aucun lien ne rattache aux vieux barons de la politique. Une jeunesse qui veut des actes qui donnent espoir, dans les comportements, la gestion du pays. Des actes qui façonnent l’homme pour en faire ‘’un nouveau type de Sénégalais ». Cette image, d’un pays apaisé, réconcilié avec son peuple, notamment sa jeunesse, me hante toujours, car l’avenir appartient aux jeunes ; et cette paix je l’appelle de toutes mes forces.

On attend de la France qu’elle réajuste sa politique africaine, fortement liée à son comportement et à ses croyances passées. C’est un problème de dialogue des cultures comme le dit bien Senghor ; et il doit être présent ce dialogue, en permanence, dans les rapports avec l’autre. 

Aux politiciens et à ceux que le peuple aura désignés pour conduire notre destinée dans cinq mois, je dis que  je reste convaincu que « faire de la politique est un sacerdoce, c’est aussi avoir un pied dans l’histoire d’un pays ». Ce qui restera donc de toutes ces agitations politiques, c’est ce qu’en écriront les sociologues et les historiens. Nous souhaitons tous ardemment que le Sénégal  puisse, un jour, dépasser ce stade par un saut qualitatif dans la prise en compte réel des profondes aspirations des populations.           

El Hadj Ibrahima NDAW

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