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Le Joola An XVIII: Dialogue avec mes trois filles disparues dans le naufrage Par Ibrahima NDAW

Lisa Ndaw

Mes enfants, encore une année qui s’ajoute à la précédente, charriant des souvenirs qui ruissellent sur moi et renforcent mes sentiments d’inquiétude quant à notre capacité à comprendre que notre destin est l’affaire de tous et pas seulement de nos politiciens qui passent le plus clair de leur temps à batailler pour rien.

Au fur et à mesure que le temps s’égrène, me rapprochant de la date du 26 septembre, moment favori de nos échanges épistolaires, un grand trouble m’envahit, s’installe et me taraude l’esprit. Vous êtes parties, emportées par le vagissement d’une mer furieuse qui a eu raison d’un navire (le bateau Le Joola) traficoté donc funestement vulnérable.

Ce 26 septembre 2002, la brutalité et l’immensité de la tragédie ont bouleversé le monde et laissé des traces profondes dans les cœurs.

La douleur est immense et reste encore vivace dans nos esprits égarés (l’oubli est insupportable voire criminel). Depuis ce jour dans la profondeur des abysses, dans le repli des vagues agitées par une houle marine, tantôt furieuse tantôt ondulante, ma mémoire se glisse insidieusement, guettant des soupirs ou des pleurs surgis des entrailles de l’océan.

Vie et mort ! L’étrange et inévitable dualité qui se jouait sur l’onde, ce jour-là, avait anéanti ma volonté et libéré mes larmes. Je vous pleurerai toujours mes enfants, car la bêtise des hommes vous a soustraites à mes regards et gommé tous nos rêves d’espoir.

Emily Ndaw

 

Triste sort que celui de ce peuple naguère fier, et qui, en ce vingt-et-unième siècle, par une irresponsabilité inquiétante, a défiguré à jamais par ses sauvages empreintes l’histoire mondiale de la navigation maritime.

Partout ailleurs, chères enfants, les grands peuples savent honorer celles et ceux qui ont quitté ce monde par la bêtise de l’homme. Mais au Sénégal, en dehors du site du souvenir ouvert à toutes sortes de manifestations, nous manquons d’espace de recueillement en souvenir de nos naufragés. Un grand vide qui peine, depuis dix-huit ans aujourd’hui, à être comblé.

Marieme Ndaw

 L’État promet fermement un Mémorial qui tarde à sortir de terre, alors que depuis 2015 la maquette, le budget et un comité de gestion existent déjà. L’aspect sécuritaire du ‘’commun vouloir de vie commune’’, le maillon le plus important de la prévention pour tous, ne nous préoccupe pas de manière responsable. Pourtant toutes les conditions sont réunies pour faire de cette date du 26 septembre un grand moment d’hommage à nos disparus et plaider pour un système de sécurité qui réprime fortement le désordre (un Pacte social consensuel pour la sécurité). Les accidents de la circulation, aussi nombreux qu’invraisemblables, causés parfois par des véhicules recouverts de grappes humaines, sous le regard de nos agents de sécurité, laissent pantois. Et dans les familles endeuillées, seul Dieu est pointé du doigt car, pour tous, tout a obéi à la ‘’ volonté divine’’. Quand serons-nous véritablement responsables de nos actes ? Que couvent les promesses du Paradis et de l’Enfer si nous ne sommes pas responsables de ces actes ?

Cette année encore, mes enfants, les mêmes batailles sont menées en France et au Sénégal, pour que le droit soit dit et les responsabilités situées et sanctionnées. Alors que les enquêtes effectuées ont révélé des carences à tous les niveaux, les justices française et sénégalaise referment le dossier et, dans un discours ésotérique, refusent de se prononcer sur le plus grand naufrage de tous les temps–près de 2000 morts-, plus que le célèbre Titanic ! Pays sous-développé, dossier sous-traité ! Il nous reste désormais, quant à nous, vos parents, deux combats à mener : celui contre l’impunité et celui contre l’oubli.

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