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Diplomatie : Mentez, mentez mais négociez !

Pour être efficace, la diplomatie doit s’appuyer sur le cynisme puisqu’elle « prend en compte des problèmes qui ne dépendent d’elle ». Le mensonge devient ainsi « une ressource stratégique » parce que « la politique internationale serait régie par le pouvoir sans règle ».
Mankeur Ndiaye qui a le plus duré dans le secteur sait sans doute de quoi il parle.

Forum MEDAYS, 14ème édition du 02 au 05 novembre 2022 à Tanger

« Enjeux régionaux et globaux :

Devons-nous continuer

de croire en la diplomatie ? »

 

Par l’Ambassadeur Mankeur NDIAYE,

ancien ministre des Affaires Étrangères du Sénégal,

ancien Représentant Spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Centrafrique.

Alain Plantey, dans son ouvrage « De la politique entre États : Principes de diplomatie », écrivait : « La diplomatie prend en compte des problèmes qui ne dépendent pas d’elle et tente d’y adapter sa manœuvre ».

Dans l’acception la plus étendue de cette dénomination, écrit Guillaume de Garden (1796–1872) dans son ouvrage « Traité complet de diplomatie », la diplomatie est la science des relations extérieures ou affaires étrangères des États : dans un sens plus déterminé, c’est la science ou l’art des négociations. Elle embrasse le système entier des intérêts qui naissent des rapports établis entre les nations ; elle a pour objet leur sûreté, leur tranquillité, leur dignité respective et son but direct, immédiat est le maintien de la paix et de la bonne harmonie ».
Dans son ouvrage « Mensonges et Vérités » paru en 2016, Michel Wiéviorka écrivait : « Il est généralement admis que la diplomatie, pour être efficace, doit s’appuyer sur le cynisme des intérêts, ce qui autoriserait le mensonge ». En quelque sorte, le mensonge conçu dans sa dimension stratégique ou machiavélique serait autorisé en diplomatie plus que dans d’autres activités politiques. C’est d’ailleurs ce que dit, pour mieux le dénoncer, Hannal Arendt dans un article du New York Review of Book de 1971 resté célèbre à propos des experts du Pentagone : On autoriserait en politique (et surtout en politique internationale) le mensonge comme une ressource stratégique, au nom de l’idée que la politique internationale serait régie par le pouvoir sans règle (l’Etat de nature aurait dit Hobbes que j’ai cité) ce qui affranchirait l’individu de la morale. Aujourd’hui, de nombreux praticiens mais aussi des analystes affirment encore que mentir fait partie du jeu de la diplomatie.
Cette conception cynique considère la diplomatie comme un simple rapport de forces sur un échiquier dépourvu de règles. Dans la théorie des relations internationales, cette conception alimente un courant de pensée, bien ancré dans le paysage universitaire des États-Unis en particulier, que l’on appelle « L’école néoréaliste », considérant que les relations internationales se limitent à des États jouant sans autre règle que celle consistant à gagner coûte que coûte.
Dans cette conception, les forts l’emportent toujours sur les faibles. Et la définition de la force reste alimentée par deux ressources : « La matérialité militaire et la capacité stratégique à utiliser la ruse et le mensonge ».
Alors, par conséquent, faut-il continuer de croire en la diplomatie ? Faut-il continuer de penser que la diplomatie est à même de permettre de mieux comprendre les enjeux régionaux et mondiaux auxquels l’humanité fait face aujourd’hui ?
D’abord, et avant tout, quels sont ces enjeux ?

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Polisario


J’ai lu ce matin (7/11/22) la «  déclaration de Tanger » qui demande l’expulsion de la RASD de l’Union Africaine.
Elle est signée par plusieurs anciens PM et Ministres.
Son contenu m’a surpris
Je m’interroge quant à l’interprétation qui pourrait être faite de cette déclaration.
J’ai vécu en direct la « crise du Sahara occidental » puisque j’étais à l’époque de la «  marche verte » étudiant à Alger
Avec le recul et sans être un expert des questions diplomatiques, je vois déjà poindre un « problème politique majeur ».
La crise en Europe dont nous subissons les effets aurait dû nous indiquer le chemin à ne pas suivre.
Le président Abdoulaye Bathily n’a pas été élu à  l’UA pour un certain nombre de raisons.
Certaines alliances ont été contre-productives
La « crise du Sahara occidental » aurait dû permettre à deux pays, l’Algérie et le Maroc, de régler cette question sans empoisonner les relations diplomatiques.
La déclaration de Tanger coïncide par ailleurs avec l’exercice de la présidence de l’UA par le PR.
Il vient d’effectuer une belle mission à Alger.
Au-delà des relations bilatérales, la ligue islamique devrait aider à résoudre la « crise saharienne ».
La « déclaration de Tanger » posera dans les jours à venir de sérieux problèmes
La voie proposée selon moi est grosse de dangers à l’échelle continentale
Tu pourras la lire
Elle fera date mais elle appartient à une autre époque
Des solutions politiques et économiques (les phosphates et l’accès à la mer…) existent depuis des décennies.
Le département Maghreb du MAE a conservé toutes les archives et la « mémoire » de cette crise ancienne…

Ils sont multiples et complexes, inter-reliés, le global se confondant avec le régional, le régional avec le national, le national avec le local : il importe de bien appréhender cette chaîne dialectique. Donc, au-delà des questions de paix et de sécurité régionale et internationale essentielles pour la survie de l’humanité (surtout que l’on parle de plus en plus d’une 3ème guerre mondiale avec l’utilisation des armes nucléaires tactiques ou stratégiques), il y a la question du changement climatique et tout ce qui est lié à ce qu’on appelle l’écologie humaine (environnement, énergie, alimentation). Oui, il faut croire en la diplomatie pour sauver la planète. Elle nous a donné l’Accord de Paris sur le climat. Par une coopération internationale renforcée, solidaire, il est possible de relever le défi de la transition énergétique. Il en est de même pour l’alimentation et l’énergie gravement menacées par la guerre en Ukraine. La diplomatie a permis de conduire le 22 juillet dernier un Accord entre l’Ukraine et la Russie, avec les Nations-Unies et la Turquie, permettant l’exportation du blé ukrainien bloqué dans les ports de la Mer noire du fait de la guerre. Ce blocage allait entraîner une grave crise alimentaire mondiale avec un sérieux impact sur le continent africain. Le voyage du président Macky Sall à Sotchi pour rencontrer le président Poutine fut une initiative diplomatique salutaire. Rappelons que ces deux pays en guerre pèsent 30% du commerce mondial de blé. Donc, la diplomatie a permis de transcender une grave crise alimentaire mondiale. La diplomatie – et non la guerre – reste le meilleur moyen de règlement des crises et des conflits entre États.
La diplomatie contemporaine a très largement étendu son champ d’intervention et, de plus en plus, implique et intègre des acteurs de plus en plus nombreux, de plus en plus divers et se déploie sous des formes diverses avec les nouvelles techniques d’approches et de négociations. L’influence est de plus en plus forte des médias (et surtout les nouveaux médias, les réseaux sociaux), l’incursion de l’opinion publique dans les choix diplomatiques (exemple : Les votes aux Nations Unies), l’influence des acteurs non étatiques (ONG, société civile, acteurs humanitaires collectifs ou individuels, les entreprises, partis ou coalitions politiques, économiques sociaux ou culturels) ; tout cela incite à croire en la diplomatie comme une science et une technique de règlement des crises par la négociation.
Assurément, il n’y a plus de domaine d’action des États où la diplomatie ne peut agir :

L’eau : les guerres de l’eau peuvent se résoudre par l’hydrodiplomatie ou la diplomatie de l’eau (que ça soit par les États riverains du Nil avec les contentieux découlant de la construction du barrage de la Renaissance comme pour ceux riverains du Tigre et de l’Euphrate).

En effet, la concurrence acharnée pour l’eau douce pourrait bien devenir une source de conflit et de guerre ; cette même concurrence pourrait aussi être un catalyseur de coopération et de paix (Organisation pour la Mise en Valeur du Fleuve fondée en mars 1972).
Le climat et l’environnement : Deux enjeux globaux que la diplomatie prend désormais en charge pour bâtir des convergences fortes au plan international, (cf: Les différentes COP qui se sont tenues ces dernières décennies et celle qui vient de se tenir  à Charm el-Cheikh , en Egypte).
Comme n’échappent pas aussi à la diplomatie les enjeux économiques et de santé politique mondiale.
En résumé,  oui, il faut continuer de croire en la diplomatie si l’on veut éviter les guerres du présent et du futur et la destruction de l’humanité. Oui, pour davantage de diplomatie dans le management des dossiers internationaux comme la santé publique mondiale, les finances et le commerce, l’espace extra atmosphérique, la mer, le climat et l’environnement, la culture…
Entre la diplomatie et la guerre, il n’y a pas les deux termes d’un choix, pour paraphraser Cheikh Hamidou Kane dans son fameux ouvrage ” L’Aventure ambiguë “; il n’y a qu’un seul choix possible, un choix de raison, un choix de sens : la diplomatie.

Tanger, le 05 novembre 2022