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Des médecins “anonymes” vomissent leurs maux Le drame de Louga fait jaser

Scandale à l’hôpital de Louga

Des médecins “anonymes”

vomissent leurs maux

L’indignation continue chez les Sénégalais, mais plus précisément chez les médecins pointés dernièrement du doigt après le décès, par déni de soin, d’Astou Sokhna, femme enceinte de 9 mois, survenu le premier avril dernier à l’hôpital public de Louga. En gardant l’anonymat, ce médecin accepte de parler au nom de tous ses collègues pour dénoncer leur calvaire dans les hôpitaux.

Entretien dirigé par

Chérifa Sadany Ibou-Daba SOW,

Chef du Desk Culture

Comment avez-vous vécu le scandale et quelle analyse en faites-vous ?

Le Sénégal est secoué depuis peu par une sordide affaire de non assistance à personne en danger ayant abouti à la mort de la dame Astou Sokhna alors qu’elle voulait donner la vie. Si cette lugubre histoire soulève les patients et émeut les Sénégalais, c’est parce qu’elle rappelle à beaucoup d’entre eux leurs propres expériences amères vécues dans les hôpitaux. Cet énième scandale hospitalier n’est pourtant que la partie visible de l’iceberg. L’hôpital sénégalais souffre de nombreux maux dont le principal est un manque de considération des dirigeants pour le badolo sénégalais qui vient la nuit aux urgences médicales. Saviez-vous que dans les plus grands hôpitaux de ce pays les spécialistes ne font pas la garde ? Ce sont des médecins généralistes qui ont choisi de faire quelques années de perfectionnement pour devenir spécialistes un jour qui assurent les consultations d’urgence et même parfois le bloc opératoire. Alors qu’en France, au Canada, au Maroc ce scénario est impensable car les professeurs spécialistes talonnent de près les plus jeunes pour veiller à la moindre erreur.
Au Sénégal, les patrons sont payés des heures supplémentaires pour gérer les malades au téléphone pendant que les jeunes triment pour en moyenne 5.000 francs pour une garde de 24h sans possibilité de repos post-garde et que les malades triment et paient leur argent pour une consultation spécialisée… dispensée par un généraliste.

Au-delà des problèmes de gardes et de dirigeants, quels sont les autres maux qui vous empêchent de veiller à la sécurité des malades ?

Le manque d’expérience parfois. Comme je l’ai dit, on est généraliste et pas encore spécialiste. Le Sénégal a pour particularité de ne pas imposer de repos, de sécurité comme les autres pays où un soignant n’a pas le droit d’ exercer s’il n’a pas dormi de la nuit, pour préserver les malades des erreurs médicales.
Le manque d’ effectif : je pense qu’on est très en deçà du nombre de patients légal pour un médecin et donc parfois quand une urgence éclate et que tu es en train de gérer avec les moyens du bord et qu’une autre survient simultanément malheureusement, si tu es seul, tu te retrouves à prendre la pire décision de ta vie, à savoir qui sauver en priorité.

Il y a aussi le fait qu’au Sénégal, contrairement à la majeure partie des pays, l’admission au Diplôme d’Études spécialisées en Santé ne se fait pas sur concours mais sur étude de dossier ; il n’y a pas de critère de sélection objectif systématique qui s’assure du niveau du généraliste avant de l’autoriser à se former pour la spécialité. Dans les autres pays, c’est le bac+doctorat+réussite à l’examen classant national. Ici, c’est juste le bac-doctorat. La conséquence, c’est qu’au final, on prend plus de gens qu’on ne peut former ; résultat : la formation pratique n’est pas toujours top pour tout le monde.

Qu’est-ce qui vous a empêché de crier les maux provenant du côté administratif avant que ces scandales ne se déclenchent ?

Normalement, devant la magouille d’un chef, on devrait dénoncer. Mais si on dénonce, on se retrouve vite fait à être puni (viré) à la place du coupable, car au Sénégal, il n’y a pas de système d’évaluation de la qualité de l’enseignement en médecine : tu paies une fortune pour ta formation mais au final, c’est toi qui dois raser les murs pour ne te mettre à dos personne. Des collègues se sont retrouvés virés ou contraints de reprendre l’année sans qu’une raison en rapport avec leur travail ne puisse être dégagée.

Mais alors, quelles doivent être les responsabilités d’un médecin face à des situations magouilleuses provenant de vos chefs ?

On a plusieurs fois sonné l’alerte, peut-être avec des mots pas assez forts aux yeux des Sénégalais ; mais on n’a jamais trouvé de soutien ni auprès de la population qui nous reproche de ne défendre que nos intérêts pécuniaires sans savoir que nos intérêts sont liés. Un médecin qui n’a pas à penser à ses factures impayées et qui ne doit pas se pincer pour rester éveillé sera toujours mieux concentré quoi qu’on dise et le patient qu’il traite sera entre de meilleures mains. Les dirigeants eux nous jettent à la vindicte populaire et sous la pression on finit toujours par capituler et retourner travailler dans nos mauvaises conditions en se disant que quand on sera spécialistes, le calvaire sera fini et malheureusement le cycle continuera.

Au-delà de l’Etat et des patrons (directeurs des hôpitaux), qui d’autres pointez vous du doigt ? Qui sont les autres responsables ?

Au-delà de l’Etat et des patrons, je pense que nous sommes responsables car nous acceptons au final ces mauvaises conditions de travail qui finalement ne rendent service à personne.

Comment voulez-vous que ce problème soit résolu ?

La solution, c’est de revoir le système de formation des agents de santé. Être assez humbles pour s’inspirer des systèmes de formation dans des pays comme le Cameroun, le Botswana, Madagascar... qui sont aussi des pays en voie de développement et qui pourtant appliquent le système du résidanat. En France, au Canada, en Chine pareil. Il n’y a que certains pays d’Afrique de l’Ouest qui traînent encore. Il faut sélectionner le personnel soignant voulant se former sur concours comme dans les autres pays et non les accepter puisqu’ils ont de quoi payer la formation. Former un nombre raisonnable pour privilégier la qualité à la quantité, instaurer un repos de garde de sécurité comme pour limiter les erreurs, que les patrons plus expérimentés fassent aussi des gardes pour limiter les erreurs des débutants et que l’Etat recrute ce personnel qualifié en fin de formation afin qu”il y ait plus de personnel disponible par malade, au lieu de donner des postes politiques, des postes destinés à des agents de santé. L’hôpital n’ est pas un lieu pour faire de la politique et ce n’est pas un organe qui doit rapporter de l’argent à l’Etat ; bien au contraire, il doit recevoir de l’argent pour le bien des populations.

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