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Coin d’Histoire – Patrice Lumumba, héros de l’indépendance du Congo victime d’un complot américano-belge Par Mohamed Bachir DIOP

Il a été assassiné et son corps jeté dans de l’acide

Lumumba est considéré par les Congolais de Kinshasa comme le véritable père de l’indépendance du pays. Homme politique de premier plan, il a écœuré le roi des Belges lors d’un discours retentissant que ce dernier avait considéré comme une offense personnelle. C’est à partir de cet instant que son destin est scellé et qu’il sera, jusqu’à sa mort, dans le viseur des services secrets américains et de la puissance coloniale belge.

De son nom complet Patrice Emery Lumumba, ce combattant de la liberté est né en 1925 dans ce qui s’appelait encore le Congo Belge. Après des études primaires chez des missionnaires belges puis suédois, il intègre une société minière du Sud-Kivu où il travaille comme employé de bureau jusqu’en 1945 avant de se reconvertir dans le journalisme. Il écrit ainsi dans divers journaux à Léopoldville devenue aujourd’hui Kinshasa et à Kisangani qui s’appelait alors Stanleyville.

A l’époque, l’administration coloniale belge ne prodiguait qu’un enseignement sommaire aux autochtones congolais qui étaient surtout destinés à travailler comme ouvriers ou employés subalternes. Ceux qui avaient quelque instruction étaient pour la plupart des autodidactes et c’était le cas de Lumumba qui avait pu parfaire son instruction en lisant beaucoup de livres d’histoire.

En septembre 1954, il reçoit sa carte d’« immatriculé »,  (les colons français pour leur part disaient « assimilés »), carte réservée par l’administration belge à quelques éléments remarqués du pays. Il n’y avait dans tout le Congo Belge que 200 immatriculations sur les 13 millions d’habitants de l’époque et Lumumba en fera partie.

C’est en travaillant pour les sociétés minières qu’il s’aperçoit que les matières premières de son pays jouent un rôle capital dans l’économie mondiale, mais aussi que les sociétés multinationales ne font rien pour mêler des cadres congolais à la gestion de ces richesses. Ce qui le pousse à entrer en politique.

Il milite alors pour un Congo uni, se distinguant en cela des autres figures indépendantistes dont les partis constitués davantage sur des bases ethniques sont favorables au fédéralisme. L’historien congolais Isidore Ndaywel è Nziem précise : « Lumumba, à cause de son identité de Tetela, avait son électorat « naturel » dispersé dans l’ensemble du pays, ce qui l’obligeait à jouer une carte nationaliste unitaire ».

S’il ne plaide pas pour une indépendance immédiate, c’est parce qu’il a pris conscience que les frontières du Congo belge et des colonies françaises (Congo Brazzaville), anglaises (Zambie, Soudan) et portugaises (Angola) voisines sont arbitraires, fixées par les puissances coloniales. Ce qui posera un jour la question de répartir les richesses entre les futurs pays africains indépendants. En 1955, il crée une association « APIC » (Association du personnel indigène de la colonie) et aura l’occasion de s’entretenir avec le roi Baudouin en voyage au Congo, sur la situation sociale des Congolais.

Le ministre belge en charge à l’époque de la politique coloniale, Auguste Buisseret, veut faire évoluer le Congo et, notamment, développer un enseignement public. Lumumba adhère au Parti libéral, parti de ce ministre, et y attire des notables congolais. En 1956, il répand alors une lettre-circulaire parmi les membres de l’association des évolués de Stanleyville dont il est le président et dans laquelle il affirme : « Tous les Belges qui s’attachent à nos intérêts ont droit à notre reconnaissance… Nous n’avons pas le droit de saper le travail des continuateurs de l’œuvre géniale de Léopold II. » Et, en compagnie de plusieurs notables congolais, il se rend en Belgique sur invitation du Premier ministre. Il écrit un livre sous le titre « Le Congo, terre d’avenir, est-il menacé ? » dans lequel il plaide pour une évolution douce et pacifique du système colonial belge dont il reste partisan. Mais, pris dans la mouvance des luttes indépendantistes qui avaient cours à l’époque dans la plupart des pays africains, il ne publie pas ce livre qui ne paraîtra qu’après sa mort.

En 1956, il est jugé pour avoir détourné des fonds des comptes de chèques postaux de Stanleyville et condamné à un emprisonnement d’un an. Il s’était servi volontairement dans les caisses de la société car, n’étant pas toujours payé, il considérait n’avoir fait que prélever son dû. Il imputait ses malversations à l’illogisme des Belges qui incitaient les Congolais instruits à vivre comme les Européens sans leur en donner les moyens matériels. Il sera libéré par anticipation et il reprend ses activités politiques  et professionnelles en devenant directeur des ventes d’une brasserie. Mais il est en même temps président de l’Association des évolués de Stanleyville. C’est à cette époque que le gouvernement belge prend quelques mesures de libéralisation : syndicats et partis politiques vont être autorisés en vue des élections municipales qui doivent avoir lieu en 1957. Les partis politiques congolais sont parrainés par ceux de Belgique et Lumumba, classé pro-belge par ses discours et ses rapports avec les libéraux belges, est inclus dans l’amicale libérale.

Mais à l’occasion de l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958 où beaucoup de Congolais avaient été invités, il est ulcéré par la manière dont son peuple était présenté. Il considérait que c’était une « image paternaliste et peu flatteuse » et il s’éloigne alors des libéraux belges. C’est ainsi qu’il s’allie avec des milieux anticolonialistes et crée le Mouvement national congolais à Léopoldville en octobre 1958.

En décembre de la même année, il est invité à la Conférence des Peuples africains à Accra, qui constitue pour lui un tournant politique essentiel. Il y rencontre, entre autres, l’Antillo-Algérien Frantz Fanon, le Ghanéen Kwame Nkrumah et le Camerounais Félix-Roland Moumié, qui ont notamment en commun d’insister sur les effets délétères du régionalisme, de l’ethnisme et du tribalisme qui selon eux minent l’unité nationale et facilitent la pénétration du néocolonialisme. À l’issue de la conférence, Lumumba, désormais fermement indépendantiste, est nommé membre permanent du comité de coordination.

De retour au Congo, il organise une réunion pour rendre compte de cette conférence et il y revendique l’indépendance devant plus de 10 000 personnes. Il décrit l’objectif du MNC en évoquant « la liquidation du régime colonialiste et de l’exploitation de l’homme par l’homme ».

En 1960, deux ans après le Ghana, le Congo accueille à son tour une conférence panafricaine. Confronté à la sécession du Katanga (vaste province au sud du pays) soutenue par la Belgique, Lumumba dénonce le fédéralisme comme une manœuvre néocolonialiste : « Sous le camouflage du mot fédéralisme, on veut opposer les populations du Congo […]. Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est que ceux qui préconisent le fédéralisme, préconisent en réalité le séparatisme » dit-il dans un discours qui fait l’effet d’une bombe. Ses propos sont considérés comme anti-belges et des émeutes éclatent partout dans le pays, touchant surtout les intérêts du colonisateur. Des militaires belges sont attaqués dans des casernes par des soldats indigènes et massacrés, des entreprises belges sont pillées et la répression qui s’ensuit est sanglante. Une grande majorité de cadres européens du gouvernement et des entreprises prennent la fuite avec leurs familles.

Lumumba en profite pour évincer les officiers belges et décrète l’africanisation de l’armée, tout en doublant la solde des soldats. La Belgique répond par l’envoi de troupes pour protéger ses ressortissants à Léopoldville mais aussi dans d’autres régions, notamment au Katanga où 9 000 soldats belges viennent soutenir la sécession de cette province, proclamée le 11 juillet 1960 par Moïse Tshombé. Cette forte intervention militaire provoque une crise internationale et atterrit à l’Onu où l’Union soviétique et la Chine condamnent la Belgique. L’onu hésite à suivre ces deux pays estimant qu’il s’agissait d’un « conflit interne ».

Lumumba décide de réagir en envoyant des troupes reprendre la région et l’Onu revient sur sa position initiale et impose militairement un cessez-le-feu, empêchant l’entrée des troupes congolaises.

Le 4 septembre 1960, le président Joseph Kasavubu annonce à la radio la révocation de Lumumba ainsi que des ministres nationalistes, alors qu’il n’en a constitutionnellement pas le droit. Toutefois, Lumumba déclare qu’il restera en fonction ; le Conseil des ministres et le Parlement lui votent une motion de maintien et, à son tour, Lumumba révoque le président Kasavubu, sous l’accusation de haute-trahison. De plus, il appelle à Léopoldville une partie des troupes de l’Armée nationale congolaise (ANC) stationnées à Stanleyville et au Kasaï.

Cependant, un coup d’État soutenu par la CIA éclate à Léopoldville par lequel Joseph Désiré Mobutu prend le pouvoir. Le nouveau régime reçoit le soutien de Kasavubu et de l’Onu. Ex-militaire, mais aussi ancien journaliste dans la presse congolaise pro-coloniale, Mobutu a repris du service dans l’armée congolaise avec le grade de colonel.

Le 10 octobre, Mobutu assigne à résidence Lumumba, Ileo et leurs ministres. Mais Lumumba fait passer en secret un mot d’ordre demandant à ses amis politiques de le rejoindre à Stanleyville, où ils établissent un gouvernement clandestin dirigé par Antoine Gizenga. Le 27 novembre, Lumumba s’échappe avec sa famille et tente de gagner Stanleyville avec une petite escorte. Il a à ses trousses Gilbert Mpongo, officier de liaison du service de renseignements chargé de le retrouver pour essayer de l’arrêter. Le 1er décembre, Mpongo réussit et Lumumba est arrêté. Il est ensuite ramené à Mweka, où il est embarqué à bord d’un avion vers Léopoldville, d’où il est transféré vers un camp militaire.

Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba et deux de ses partisans, Maurice Mpolo et Joseph Okito sont conduits par avion à Élisabethville, au Katanga, et livrés aux autorités locales. Lumumba, Mpolo et Okito seront conduits sous escorte militaire dans une petite maison, où ils seront ligotés, humiliés et torturés par des responsables katangais dont Moïse Tshombé en personne, et des Belges. Ils seront ensuite fusillés le soir même, par des soldats sous le commandement d’un officier belge et leurs corps jetés dans de l’acide afin qu’il n’en subsiste rien. Seule relique qui confirme son existence réelle comme personne physique, une… dent que sa famille a réclamé à la justice belge qui a accepté au bout de plusieurs années de procédure de la restituer à ses héritiers.

Le général Mobutu Sese Seko a consacré Patrice Lumumba héros national en 1966. Le retour d’Égypte de sa femme Pauline et de ses enfants est considéré comme un événement national. Le jour de sa mort, le 17 janvier, est un jour férié au Congo-Kinshasa, et récemment, le président Tshékédi a décidé de l’honorer en lui dédiant une statue. Reconnaissance bien tardive pour ce héros de la lutte anticoloniale.

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