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Coin d’Histoire – Mobutu Sese Seko, Maréchal du Zaïre Par Mohamed Bachir DIOP

Même s’il a été un dictateur sanguinaire qui a mis au pas ses concitoyens, Mobutu n’en a pas moins été l’unificateur du Congo Léopoldville qui, sous son règne changera de nom pour s’appeler désormais Zaïre, tout autant que le fleuve qui le sépare de son voisin, le Congo Brazzaville et aussi la monnaie, le franc congolais. C’était l’époque des trois Z. Le pays, le fleuve et la monnaie locale s’appellent désormais Zaïre. Il proclame la zaïrianisation du pays, impose à ses compatriotes de changer leurs prénoms chrétiens par des prénoms authentiquement africains en commençant par le sien. De Joseph Désiré Mobutu, il devient Mobutu Sese Seko Kuku Ngengu Waza Banga. « A bas le costume européen ! » dit-il, et il impose aux Congolais, désormais appelés Zaïrois, un nouveau style de vêtement avec la veste « col Mao » dénommée Abacost. La capitale du pays, Léopoldville est  rebaptisée Kinshasa.

Mobutu est un homme spécial. Il est né le 14 octobre 1930 à Lisala, une bourgade à proximité de Gbadolite où il a fini par établir ses quartiers en y  construisant son « Palais de la forêt », une sorte de château de conte de fées. Il a fait ses études primaires dans une école catholique et, à 20 ans il s’engage dans l’armée où il continue à se former et obtient le brevet de secrétaire-comptable, avant d’être affecté à l’état-major de Léopoldville, en 1953. Il en sort comme sous-officier et devient par la suite journaliste pour le quotidien libéral de Léopoldville L’Avenir. Puis, après avoir rencontré Patrice Lumumba par le biais d’un journaliste de ses amis, il voyage en Europe où on lui offre une formation d’assistant social.

Selon ses biographes, ce voyage coïncide avec le moment où les représentants du Mouvement national congolais (MNC), menés par Patrice Lumumba, étaient en Belgique pour négocier l’indépendance de la colonie. Lorsqu’ils arrivent à Bruxelles pour la tenue d’une table ronde, Mobutu se joint à eux et devient membre du MNC. C’était en janvier-février 1960. C’est à cette occasion qu’il aurait été repéré par un certain Larry Devlin, officier de la CIA et futur chef d’antenne du service d’espionnage américain au Congo avec lequel il établit de bonnes relations. Cette rencontre aura une grande influence sur sa carrière politique car, durant toute sa présidence il sera un fidèle allié des Etats-Unis et de l’Europe libérale.

C’est ainsi qu’il donne un coup de main aux mouvements de libération de l’Angola, surtout ceux qui sont proches du monde occidental. Aussi il accueille à Kinshasa le gouvernement angolais en exil qui lutte pour son indépendance, mais le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) en sera exclu sous le prétexte qu’il s’agit d’un mouvement communiste. Il ne reconnaît officiellement que le Front national de libération de l’Angola (FLNA) et l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA) alors que la guerre civile éclate en Angola et donc la guerre de la frontière sud-africaine passe naturellement par le Congo. Mobutu se présente comme un farouche adversaire du communisme mais, plus tard, il s’alliera avec la Chine.

C’est  un homme qui change d’avis au gré de ses intérêts. Pour se maintenir au pouvoir, il est ami-ami avec l’Afrique du Sud qui pratique un politique de ségrégation raciale, l’apartheid dénoncée par tous les pays africains. Puis il fait appel à Israël pour former sa garde rapprochée alors que ce pays est pointé du doigt par la communauté internationale à cause des brimades qu’il fait subir à ses citoyens palestiniens et la guerre armée qu’il mène contre la Palestine de Yasser Arafat.

Il a fallu beaucoup de temps pour que la communauté internationale s’aperçoive que Mobutu est un dirigeant mégalomane, un dictateur en puissance qui n’agit que par ses inspirations quasiment sataniques. C’est lui qui, lors de la colonisation belge, a fait arrêter et assassiner Patrice Lumumba, et c’est encore lui qui décidera d’en faire un héros national, le « Père de l’indépendance » du Congo Léopoldville.

C’est avec une main de fer dans un gant d’acier qu’il va diriger son pays car, dès son coup d’Etat contre le président Kasavubu qui le propulse à la tête de son pays, il fait exécuter publiquement dans le grand stade de la capitale, un ancien Premier ministre et trois anciens ministres de celui-ci. C’était le 2 juin 1966. La population a donc pu mesurer toute la détermination de Mobutu qui les fit pendre sur la place publique après les avoir accusés de à tort de complot. C’est à partir de ce jour-là que la population a cessé de l’acclamer car tout le monde a eu peur.

Il remet ça en 1969 en faisant écraser une révolte estudiantine. Les cadavres des étudiants abattus sont jetés dans des fosses communes et 12 étudiants sont condamnés à mort. L’université est fermée pendant un an et ses 2000 étudiants enrôlés dans l’armée où, selon la télévision nationale, « ils apprennent à obéir et à fermer leur gueule. »

Mobutu règne par la terreur et impose sa personnalité arrogante aux Congolais devenus Zaïrois. Avec sa toque de léopard et sa canne au pommeau en or, il en impose comme chef coutumier, plutôt un roi qu’un président. A tour de bras il emprisonne ses opposants s’il ne parvient pas à les soumettre à sa volonté. Quasiment tous les deux ou trois ans, il change de Premier ministre parce qu’il n’aime pas voir des têtes qui émergent, des personnalités appréciées de la population et qui pourraient devenir ses adversaires politiques.

Mais il développe pourtant de bonnes idées malgré son caractère acariâtre qui l’incline à voir des ennemis partout. Il pense notamment à lancer un satellite 100% africain et commande une fusée pour son lancement officiel. Cela se termine par un fiasco car la fusée tombe dès qu’elle décolle. Il organise, pour le prestige, un combat de boxe royal entre le champion Mohamed Ali et le colosse américain Georges Foreman.

Puis il lance l’idée de la création d’une Ligue des Etats Négro-Africains  (LENA) qu’il soumet aux chefs d’Etats du continent. Nombre de ses pairs adhèrent à cette idée car il déploie un  agenda diplomatique très dynamique pour la mettre en œuvre. Au Sénégal, son ambassadeur, Sakombi Inongo est chargé de promouvoir son projet de LENA dans tous les pays de l’Afrique de l’ouest. Il organise des dîners-débats et des conférences publiques tenues par d’éminents intellectuels et réussit à séduire nos compatriotes. Mais il échoue, et pour toujours en Côte d’Ivoire face au président Félix Houphouët-Boigny qui a démonté son argumentaire. En effet, pour convaincre les chefs d’Etats africains, Sakombi leur tenait le langage suivant : « La Ligue arabe existe pour défendre les intérêts du monde arabophone. Or, les pays négro-africains n’ont pas une organisation pour défendre et promouvoir leurs intérêts. Nous représentons pourtant pas moins de 2 milliards de négro-africains dans le monde. Si nous avons un Ligue commune comme celle des Arabes, nous jouerons un  rôle important dans le concert des Nations ».  Houphouët lui aura alors rétorqué : « Vous avez dit qu’il y a 2 milliards de nègres dans le monde… Mais si un nègre égale zéro, deux milliards de nègres égalent combien ? » Zéro naturellement. C’est ainsi que le projet de la LENA est mort tué dans l’œuf par le président ivoirien.

Mais dans son pays également les choses ne se passent pas comme il le souhaite ardemment.

Ayant basé le développement du Zaïre sur le modèle d’une économie rentière, Mobutu ne peut qu’en constater les inconvénients lorsque se produit une subite chute des cours du cuivre. Les finances publiques ayant soudainement fondu, Mobutu lance le Zaïre dans une politique de « zaïrianisation » de l’économie, sous forme de nationalisations abruptes. Les chefs d’entreprises étrangères doivent remettre sans délai les sites concernés aux membres de l’armée zaïroise venus faire appliquer le décret de zaïrianisation. Toutefois, ces entreprises devinrent un bon moyen d’acheter la fidélité de leurs nouveaux dirigeants à un régime à bout de souffle. En effet, les bénéficiaires de la zaïrianisation, tous proches du régime, considérèrent ces entreprises comme leur propriété personnelle sans se préoccuper de leur gestion. La corruption devint de plus en plus endémique (on parle pour le régime mobutiste de « kleptocratie », littéralement « gouvernement par le vol »), la situation économique et sociale de l’écrasante majorité des Zaïrois se dégrada de façon dramatique.

D’abord pro communiste, Mobutu se rallie ensuite aux États-Unis. Face à la retraite militaire soudaine des Portugais en Angola, en 1975 il envoie ses troupes pour soutenir le FLNA contre la guérilla du MPLA qui a déjà pris Luanda, la capitale. 20 000 soldats cubains débarqueront néanmoins très rapidement au secours d’António Agostinho Neto et repousseront les troupes de Mobutu. La situation s’aggrave et le Zaïre est maintenant impliqué dans la guerre froide soutenant les rebelles angolais (UNITA, FLNA) avec les États-Unis et le régime de l’apartheid face aux communistes (MPLA, Cuba, URSS). Pour déstabiliser Mobutu, Agostinho Neto envoie les Tigres katangais, combattants congolais exilés en Angola, dans le Shaba en 1977, puis de nouveau en mai 1978, contre une armée zaïroise dont les quelque 45 000 hommes sont globalement indisciplinés, sous-équipés et mal payés. En conséquence, ils seront de plus en plus nombreux à fuir les combats pendant les première et seconde guerres du Shaba. Les populations katangaises, quant à elles, soutiennent les gendarmes pour des raisons ethniques ainsi que par lassitude de la dictature et n’hésitent pas à collaborer contre le régime. Mobutu élabore lui-même les plans de bataille, toutefois en dépit des conseils de ses officiers plus qualifiés. Une intervention française est décidée par le président Valery Giscard d’Estaing après la prise de Kolwezi par les Tigres. Le 19 mai 1978, 700 parachutistes du 2e REP de la légion étrangère dirigés par le colonel Philippe Erulin, agissant aux côtés de troupes belges, reprennent Kolwezi. Les soldats français restent plusieurs semaines pour stabiliser la région au profit de Mobutu, avant d’être relayés par les troupes de différents pays africains pro-occidentaux.

En 1984 et 1985, il est victime d’attaques menées par une guérilla dirigée par un ancien lumumbiste, Laurent-Désiré Kabila. Les guerres de Moba se terminent par la victoire du gouvernement et Kabila disparait pendant plus de 10 ans. En 1986, une nouvelle crise économique secoue le Zaïre et en accentue la situation politique vacillante. La révolte est latente, le peuple restant affamé, mais son dirigeant multi-milliardaire et mégalomane continue à utiliser la corruption comme mode de gouvernement.

Ses biographes écrivent ceci : « Fin 1989, c’est l’inattendue fin de la guerre froide avec la chute du mur de Berlin qui va déclencher la fin du régime. Privé de ses soutiens extérieurs au titre de « rempart contre le communisme », Mobutu se retrouve seul face à son pays et surtout face à l’opposition intérieure. Il publie Dignité pour l’Afrique ?, un livre à base d’entretiens de Mobutu avec Jean-Louis Remilleux, grand reporter du Figaro, dans le cadre d’une fort onéreuse campagne de communication.

En 1990, comme dans de nombreux autres pays d’Afrique centrale, le mécontentement populaire est grandissant. En avril de la même année, Mobutu autorise toutefois le multipartisme, même si l’opposition pourrait dès lors le pousser au départ. La Conférence nationale souveraine (CNS), réunissant les délégués de toutes les couches de la population, toutes les régions et la diaspora du Zaïre (Congo-Kinshasa), devient un véritable tribunal dénonçant les dérives flagrantes du système mobutiste. Les interventions d’Étienne Tshisekedi et d’autres opposants politiques marquent un tournant essentiel puisqu’elles ne sont pas suivies de répression. Aux yeux des Zaïrois, le « seul Maréchal du Zaïre » n’avait ainsi plus le pouvoir d’opprimer son peuple pour assurer son pouvoir. L’état désastreux des finances publiques du pays causé par l’impéritie des politiques économiques mobutistes fait perdre petit à petit au système les moyens de s’alimenter financièrement. Vilipendé à Kinshasa, Mobutu se retire dans son somptueux palais, au cœur de la jungle tropicale à Kawele à proximité de son village natal. Sa solitude devient dès lors évidente, aussi bien au Zaïre qu’à l’étranger. La maladie va renforcer sa faiblesse, incitant ses opposants et ses ennemis extérieurs à intensifier leurs actions. À la suite d’affrontements entre différentes unités militaires zaïroises dans la capitale, puis de l’assassinat de l’ambassadeur français, Philippe Bernard, les conseillers militaires français, belges, israéliens et chinois quittent le pays à partir de septembre 1991.

En 1994, malgré le partage du pouvoir avec le président du Parlement, le pays s’enfonce de nouveau dans la crise. Celle-ci s’aggrave avec l’arrivée de réfugiés rwandais fuyant d’abord la répression du génocide au Rwanda, puis à partir de 1996 la progression de l’Alliance de forces démocratiques pour la libération du Congo, bras armé congolais du Front patriotique rwandais et de l’Ouganda, emmenés par Laurent-Désiré Kabila. Ceux-ci entrent à Kinshasa le 17 mai 1997, entraînant la chute définitive et la fuite de Mobutu Sese Seko ».

C’est la fin. Il s’exile au Togo d’abord puis en Suisse et en France où il meurt d’un cancer de la prostate le 7 novembre 1997, quatre mois après l’accession au pouvoir de Laurent-Désiré Kabila.

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