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Coin d’histoire: Loango, Capitale historique du Congo, Un ancien Royaume d’Afrique centrale méconnu

Par Mohamed Bachir Diop

C’est un activiste, prêtre de son état, Ne Muanda Nsemi qui a remis sur le tapis l’histoire de l’ancien royaume du Congo. Citoyen de la RDC, il a créé dès 1969 un mouvement dénommé Bundu Dia Congo, qualifié par les autorités de «politico-religieux» et qui prône la résurgence de l’ancien royaume du Congo, en fait ce qui fut le Ma Loango qui couvrait l’actuel Congo Brazzaville, une partie de la RDC, de l’Angola et du Gabon, s’étendant jusqu’à l’enclave de Cabinda. Mais en RDC, il est accusé de vouloir mener une guerre de sécession, ce qui lui a valu d’être arrêté et envoyé en prison. Ne Muanda Nsemi développe, en effet, l’idée de la création d’un Etat fédéral en Afrique centrale car il conteste les frontières héritées de la colonisation qui n’a pas tenu compte de l’histoire des peuples congolais et leur appartenance à une même entité ethnique et linguistique. Pour les autorités de la RDC, cet activiste ne souhaite rien d’autre que l’éclatement des Etats actuels de l’Afrique centrale et il est donc considéré comme un dangereux sécessionniste qui doit être mis hors d’état de nuire. Il est pourtant élu député mais, sa tentative de se faire élire comme vice-gouverneur échoue. Ses partisans crient alors à la fraude électorale et accusent le gouvernement de la RDC de vouloir freiner son ascension politique, ce qui a provoqué de vives tensions. Des affrontements éclatent et les combats entre la police et les partisans de Ne Muanda Nsemi ont fait 134 morts en 2007 et une centaine en 2008. Le gouvernement fait alors arrêter le leader  et décrète l’interdiction du mouvement Bundu Dia Congo. Mais cela n’arrêtera guère les tenants de la réunification du vaste royaume du Congo et, en février 2017, les combats reprennent dans la ville de Kimpese et se soldent par la mort de huit militants. Le 17 mai 2017, la prison de Makala est attaquée et 4000 prisonniers s’évadent y compris Ne Muanda Nsemi. Réfugié à l’étranger, il revient quand même au pays et il est arrêté de nouveau en mai 2019 après une apparition publique qui passait pour les autorités comme une provocation.

Mais le ver est déjà dans le fruit. Muanda Nsemi a réussi à ramener dans la conscience collective du peuple Bacongo sa véritable histoire, son appartenance commune à une seule entité ethnique et linguistique et sa douloureuse séparation par un tracé des frontières établi par la colonisation. Le Loango a resurgi dans les esprits et son histoire.

Loango est presque un mythe pour les  Congolais. Lorsqu’ils évoquent cette ancienne capitale dont le royaume porte le nom, les Congolais qui en connaissent l’histoire laissent transparaître une certaine nostalgie car, paradoxalement nombre d’entre eux ignorent même jusqu’à l’existence de cette capitale mythique située à quelques encablures de Pointe Noire. Naturellement le prestige de Pointe Noire, ville balnéaire créée par la colonisation et enrichie depuis peu par la découverte du pétrole a éclipsé l’aspect historique du royaume de Loango dont la capitale et le Palais Royal se trouvent à Djosso, à proximité. C’était d’ailleurs pour effacer le royaume que le colonisateur a fait construire la ville de Pointe Noire afin qu’elle devienne la capitale de la colonie. Plus tard la capitale sera transférée à Brazzaville, toujours dans le souci d’éloigner Djosso et le Palais Royal et, effacer ainsi de la mémoire collective le passé de ce royaume qui fut florissant et prospère grâce aux mines de cuivre qui y existaient déjà avant le 15ème siècle.

Le royaume de Loango était une monarchie héréditaire matrilinéaire. Au souverain défunt succède non pas son propre fils mais celui de sa sœur par ordre de primogéniture, c’est-à-dire normalement la sœur aînée. Cet héritier est choisi dans deux familles régnantes, les Konde ou les NKhata.

Jusqu’au XVIIIe siècle, la matrilinéarité de la monarchie est assurée par une forte polygamie, de sorte que les enfants du Roi se comptent en grand nombre, environ cinq cents !

Le palais du roi est à cette époque entouré de quelque deux cent cinquante cases, soit la moitié de l’étendue de la capitale.

Le caractère héréditaire de la monarchie est tempéré par une élection restreinte. L’impétrant doit en effet suivre une initiation mystique très approfondie au terme de laquelle seulement il pourra être proclamé « Mâ Loango » et la succession entérinée par le Conseil d’État, Ma Mboma Si Lwangu. En outre, le gouvernement et les intérims sont exercés, autre rémanence du matriarcat, par la reine, Macoundé, qui est elle aussi élue par le Conseil d’État, ce parmi les princesses royales les plus âgées. Elle dispose du pouvoir de promulgation et d’un droit de grâce. Elle peut également démettre le souverain.

De 1766 à 1773, les notables de la ville de Loango conduisent une révolution qui abolit le régime de la dynastie précédente et instaure une sorte de régime constitutionnel. Mais il ne s’agit que d’une révolution de Palais. Car, si le nouveau régime se veut «constitutionnel», il n’en est pas moins dirigé par un Roi dont le gouvernement ne fonctionne que par le financement des marchands d’esclaves, géré par un ministre qui joue le rôle de «fermier traitant» du Roi, le Mafouque. C’est ce dernier qui accueillait les esclavagistes et leur vendait des esclaves capturés dans les provinces voisines. Loango était donc, en vérité une esclaverie dès le 15ème siècle, date à laquelle les navigateurs portugais ont commencé à y accoster.

De nos jours, le Palais Royal existe toujours et la royauté subsiste encore. Les descendants de la famille royale connaissent parfaitement l’histoire de leur royaume ancestral et se racontent l’épopée de leurs aïeux. La tradition orale reste vivace. Un nouveau Roi a été intronisé récemment comme souverain de Loango, n’en déplaise aux détracteurs de Ne Muanda Nsemi, et il règnera jusqu’à sa mort avec ses multiples épouses.

Les historiens ne parlent que des esclaveries de l’Afrique de l’Ouest, Gorée au Sénégal, Ouida et Alada au Bénin mais, en Afrique centrale il y avait également Loango.

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