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Coin d’Histoire: Joseph Jenkins Roberts, premier président du Libéria indépendant Mohamed Bachir DIOP

Un précurseur de la démocratie en Afrique alors que l’esclavage était encore en cours

Roberts est le premier président d’un pays africain indépendant. Il s’agit du Libéria où un grand nombre de noirs américains avaient émigré entre la fin du 18ème et le début du 19ème siècle. Lorsqu’il embarquait pour l’Afrique en compagnie d’autres américains, Joseph Jenkins Roberts ne savait pas  qu’il occuperait la fonction la plus prestigieuse, celle de président de la République.

Inspirés par certains activistes comme Marcus Garvey, un grand nombre d’Américains noirs avaient décidé de faire un retour vers le continent de leurs ancêtres. Ils ignoraient pour la plupart de quel côté de l’Afrique provenaient leurs aïeux mais ils avaient jeté leur dévolu sur un territoire que les colonisateurs français, anglais et portugais n’avaient pas encore investi du côté du golfe de Guinée, à l’embouchure du fleuve alors dénommé le Mesurado. Dès qu’ils mirent pied à terre, le premiers américains se sont organisés pour vivre ce qu’ils connaissaient, un état à l’image de ceux des Etats-Unis avec à la tête un président et des gouverneurs élus. Jospeh Jenkins Roberts ne fait partie des tout premiers à arriver au Liberia mais il fut l’un des plus influents politiquement, ce qui le conduira à devenir le premier président de la République d’un pays africain indépendant.

Joseph Jenkins Roberts est né le 15 mars 1809 à Norfolk, en Virginie. Il est né libre et n’a donc pas connu les affres du travail forcé qui étaient le lot de ses parents qui, eux avaient connu l’esclavage.

Son père était un planteur d’origine galloise et sa mère, Amelia, qualifiée de « mulâtre » très honnête, était l’esclave ou la concubine du planteur qui l’aurait libérée alors qu’elle était encore jeune, avant la naissance de Joseph. Amelia a donné à tous ses enfants, sauf un, le deuxième prénom de Jenkins, ce qui laisse à croire que c’était probablement le nom de famille de leur père biologique.

Après avoir été libérée, Amelia a déménagé et a épousé James Roberts, un Noir libre. Roberts donna son nom de famille aux enfants d’Amelia et les éleva comme le sien. Roberts possédait une entreprise de navigation de plaisance sur la rivière James. Au moment de sa mort, il avait acquis une richesse substantielle pour un homme libre à cette époque.

Joseph Roberts et ses frères et sœurs, selon le planteur, seraient d’ascendance européenne. L’historien libérien Abayomi Karnga expliqua en 1926 que Roberts n’était pas vraiment noir et pouvait passer pour un homme blanc. Cependant, l’État de Virginie l’a classé comme une personne de couleur parce qu’il est né d’une mère d’ascendance africaine. Alors qu’il n’était encore qu’un adolescent, Joseph a commencé à travailler dans l’entreprise de son beau-père qui décédera peu de temps après. Il continuera à travailler dans l’entreprise familiale en même temps qu’il s’exerçait comme apprenti auprès d’un célèbre coiffeur de la ville qui était considéré comme l’un des notables de la communauté noire puisqu’il avait acquis de l’instruction, ce qui était assez rare à cette époque. Grâce à ce coiffeur, Joseph Roberts Jenkins avait accès à une bibliothèque bien fournie, ce qui lui permit de mieux s’instruire.

En 1828, Roberts épousa une femme âgée de 18 ans, nommée Sarah. Ils ont eu un enfant qu’ils ont emmené avec eux lorsqu’ils ont émigré l’année suivante dans la nouvelle colonie du Liberia sous les auspices de l’American Colonization Society. Sarah et l’enfant sont décédés au cours de la première année de vie dans la colonie du fait que des épidémies de paludisme touchaient une bonne partie des colons noirs américains du Libéria.

Quelque temps après la mort de sa femme, Roberts se remarie avec Jane Rose Waring en 1836 à Monrovia. Celle-ci était une fille de Colston Waring et Harriet Graves, d’autres Virginiens qui avaient émigré dans la colonie. Bien que Roberts ait été éduqué et qu’il soit un commerçant relativement prospère au moment de son émigration, avec sa famille, les restrictions imposées en Virginie aux Noirs libres ont joué un rôle important dans sa décision, car ils n’étaient pas en mesure de vivre en tant que citoyens à part entière, ce qui leur interdisait largement d’être éduqués de manière significative, voter, porter les armes ou même se rassembler sans la supervision des autorités blanches et autres contraintes sociales. Cela aura une influence sur sa décision de rejoindre les premiers colons américains au Libéria.

La famille Roberts était fortement religieuse et ils se sentaient appelés à évangéliser les peuples autochtones d’Afrique. Le 9 février 1829, ils s’embarquèrent pour le navire Harriet pour l’Afrique, avec la mère de Roberts et cinq de ses six frères et sœurs.

Quelques années avant de partir pour le Liberia, Roberts a créé une entreprise avec son ami William Nelson Colson de Petersburg. Connu sous le nom de Roberts, Colson, & Company, le partenariat s’est poursuivi et même étendu après l’émigration de Roberts, exportant des produits de palme, du bois de camwood et de l’ivoire aux États-Unis et échangeant des produits américains dans un magasin de la société à Monrovia. Roberts a effectué plusieurs voyages aux États-Unis, notamment à New York, Philadelphie et Richmond en tant que représentant de la société.

Puis, en 1835, Colson émigra à son tour au Libéria mais mourut peu de temps après son arrivée. S’étendant davantage dans le commerce côtier, la famille Roberts devint un membre prospère de l’establishment local.

En 1833, Joseph Roberts devint haut-shérif de la colonie. L’une de ses responsabilités consistait à organiser des milices qui se rendraient dans l’intérieur du pays pour collecter les taxes des peuples autochtones et mettre fin à leurs raids contre les zones sous domination coloniale. En 1839, l’American Colonization Society nomma Roberts au poste de gouverneur, après la mort du gouverneur Thomas Buchanan. En 1846, Roberts demandera à la législature de proclamer l’indépendance de la colonie, désormais sous la domination des noirs libres émigrés, mais aussi de maintenir sa coopération avec l’American Colonization Society. La législature a appelé à un référendum au cours duquel les électeurs ont choisi l’indépendance. Le 26 juillet 1847, un groupe de onze délégués déclara l’indépendance du Liberia.

Dès l’élection qui s’en suivit, le 5 octobre 1847, Roberts a été élu président de la jeune République. Il a été réélu trois autres fois.

Roberts a passé la première année de sa présidence à tenter d’obtenir la reconnaissance des États-Unis, où il s’est principalement opposé aux députés du Sud ainsi qu’à plusieurs nations européennes possédant des colonies voisines. En 1848, il se rendit en Europe pour rencontrer la reine Victoria et d’autres chefs d’État. Le Royaume-Uni a été le premier pays à reconnaître le Liberia comme pays indépendant suivi de la France en 1852, à la demande de Napoléon III. En 1849, le Portugal, du Brésil, du Royaume de Sardaigne et de l’Empire d’Autriche ont reconnu l’indépendance. La Norvège et la Suède l’ont fait en 1863 et le Danemark en 1869. L’Empire d’Haïti, première nation noire indépendante, a reconnu l’indépendance du Liberia en 1850.

Les États-Unis ont refusé la reconnaissance jusqu’au 5 février 1862, sous la présidence d’Abraham Lincoln. Le gouvernement aurait émis des réserves sur le statut politique et social des diplomates noirs à Washington, peu après la reconnaissance de l’indépendance du Liberia, l’esclavage étant désormais aboli.

Après sa première présidence, Roberts a été pendant quinze ans général de l’armée libérienne, ainsi que représentant diplomatique de la nation en France et au Royaume-Uni.

En 1862, il a été un des fondateurs du Liberia College dont il a été le premier président jusqu’en 1876.

En 1871, le président Edward James Royce fut destitué par des membres du parti républicain au motif qu’il envisageait d’annuler les prochaines élections. Roberts, l’un des dirigeants du parti républicain, remporta l’élection présidentielle qui s’ensuivit et reprit donc ses fonctions en 1872. Il resta en fonction deux fois jusqu’en 1876.

Roberts est décédé le 24 février 1876, moins de deux mois après la fin de son dernier mandat de président. Dans son testament, il a laissé 10 000 dollars et ses biens au système éducatif libérien. Aujourd’hui, l’aéroport principal du Liberia, l’aéroport international Roberts, ainsi que la ville de Robertsport et la rue Roberts à Monrovia portent son nom.

Son visage est représenté sur le billet de banque libérien de dix dollars, introduit en 2000, et le vieux billet de cinq dollars en circulation entre 1989 et 1999. Son anniversaire, le 15 mars, est un jour férié au Liberia.

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