GMT Pile à l'heure

La Ligne du Devoir

Coin d’Histoire – Fela Anikulapo Kuti, roi de l’Afro-beat et empereur de Kalakuta – Le saxophone était sa kalachnikov Par Mohamed Bachir DIOP

Fela a fortement marqué le Nigeria et l’Afrique tout entière par son engagement sans faille contre les dérives des chefs d’Etats du continent, surtout la dictature militaire qui, pendant longtemps a mis son pays sous coupe réglée cependant que les élites politiques étaient trempées dans la corruption et la rapine des revenus issus du pétrole. Saxophoniste de talent, Fela était aussi un militant politique qui savait haranguer les foules même lors de ses concerts.

Il tient la musique de son père, un pasteur méthodiste qui l’a initié au piano dès son jeune âge et la politique de sa mère qui a été députée. Il est généralement présenté comme l’inventeur de l’Afro-beat, ce genre musical qui mêle Jazz, Pop, Juju et High Life. Masi même si l’on convient qu’il n’en a pas été le véritable inventeur il en  été le porte-drapeau à travers le monde comme les Ghanéens du groupe Osi Bisa.

Son nom évoque la révolte, la révolution, l’anticonformisme mais aussi la vérité, l’authenticité et l’ancrage dans les valeurs traditionnelles africaines. Panafricaniste, il a dénoncé les abus de la dictature militaire nigeriane et la complicité des chefs d’Etats africains dans les détournements de fonds et la mainmise des multinationales sur nos ressources naturelles.

Ainsi, dans son tube ITT, il vilipende le géant américain des télécoms dont il qualifie les dirigeants de voleurs internationaux (International thieves thieves). Et dans Lady, il caricature ces femmes africaines qui se veulent émancipées et qui pensent pouvoir diriger leurs hommes à la baguette ou les mener par le bout du nez. Il se sert de la musique comme d’une arme contre la dictature et la corruption.

Fela est né le 15 octobre 1938 à Abeokuta. Il est le fils du pasteur Ransome Kuti et de la militante nationaliste et panafricaniste Funmilayo Ransome Kuti et son nom de baptême est Fela Hildegart Ransome Kuti. Jeune, il est destiné à devenir médecin comme ses deux frères et il est envoyé en 1958 à Londres pour suivre des études. Mais il préférera s’inscrire dans une académie de musique, le Trinity College of Music plutôt que de suivre les études de médecine que son père lui avait demandé de faire. Avec quelques amis africains et caribéens, il forme un petit orchestre, le Koola Lobitos qui joue dans des cabarets.

C’est à cette époque qu’il rencontre une jeune métisse nigériano-américaine, Remilekun Taylor avec qui il se marie et avec qui il aura un enfant, son aîné Femi Kuti. Rentrés au Nigeria en 1963, le diplôme en poche, Fela Kuti a du mal à trouver sa voie entre un boulot de producteur et sa carrière de musicien qui ne décolle pas. C’est finalement en 1969, lors d’une tournée aux États-Unis que le déclic se produit : il rencontre Sandra Izsadore, une militante noire des Black Panthers qui lui expose les idées de Malcolm X. De retour au pays, l’homme n’est plus le même. Son engagement politique devient pour lui une sorte de nécessité.

Il commence par changer le nom de son groupe de Koola Lobitos pour Africa 70. Il décide d’imposer un rythme moins jazzy et plus proche des rythmes africains qu’il appelle Afro Beat. Il cesse de chanter en Yoruba, sa langue natale pour s’exprimer désormais en anglais « friki fraka », le pidgin compris et parlé de tous les Nigérians pour être accessible à la grande masse. Il abandonne le christianisme et décide retourner à l’animisme qu’il considère comme la religion de ses ancêtres et prend le patronyme d’Anikulapo — celui qui porte la mort dans sa gibecière — Kuti — qui ne peut être tué par la main de l’homme. Ses concerts sont ponctués de discours enflammés sous une impressionnante orchestration rythmique assurée par de puissantes percussions, des cuivres envoûtants, très souvent ponctuée de grandes envolées au saxophone.

Naturellement, avec ses chansons jugées subversives par les autorités il est victime de censure, ce qui le rend plus célèbre auprès de la population qui aime son ton de rebelle. Très populaire, il se crée son propre « Etat » dans la ville de Lagos qu’il appelle la « Kalakuta Republic ». Quelques mois plus tôt, le 30 avril 1974 il avait été arrêté pour détention et usage de cannabis et… détournement de mineures. En effet, ses danseuses, 27 au total n’avaient pas encore l’âge de la majorité mais vivaient toutes avec lui dans sa « République de Kalakuta », une véritable forteresse dans laquelle il s’était retranché. C’est à sa sortie de prison qu’il les épousera toutes, se retrouvant du coup avec 28 femmes ! Sa boîte de nuit, le « Shrine » ne désemplissait plus tant il collectionnait les succès.

Il est à nouveau arrêté peu de temps après toujours pour le délit d’usage de cannabis. Pour effacer la preuve du délit, il avale le joint et tout ce qu’il en sa possession. Il est alors violemment tabassé jusqu’à ce qu’il fasse sortir le cannabis par les « voies naturelles ». Ce qui l’inspire à composer un de ses plus célèbres titres, Expensive Shit (une m… trop chère).

En janvier 1977, le Nigeria organise le deuxième Festival mondial des arts nègres à Lagos. Fela boycotte la rencontre mais il organise parallèlement une série de concerts gratuits qui attirent l’attention sur lui. Les journalistes et les artistes présents dans la capitale nigériane n’ont de mots que pour ce rebelle qui critique ouvertement l’establishment corrompu. Aussitôt les articles et les reportages sur l’homme affluent des médias américains et européens. Pour le conseil militaire que dirige le général Obasanjo, Fela Kuti est un impénitent agitateur qu’il convient de mettre hors d’état de nuire.

Quelques jours après la fin du festival, un régiment entier de militaires prend d’assaut la « Kalakuta Republic ». Il engage une action judiciaire contre les autorités qui se solde par un non-lieu, le coup étant imputé à « des soldats inconnus au bataillon ». Fela Kuti décrira cet événement dans son titre  « Unknown soldier » (« le soldat inconnu »).

Harcelé par la police, il doit s’exiler au Ghana. Il en est chassé l’année suivante pour avoir soutenu une violente manifestation d’étudiants qui ont trouvé en : « Zombie, oh zombie… » leur cri de ralliement contre la junte ghanéenne.

En 1979 le Nigeria retrouve un gouvernement civil. Fela fonde alors alors son parti, le Movement of the People (MOP) et se déclare candidat aux élections de 1983. Mais en 1981, les autorités l’enferment de nouveau pour possession de cannabis et interdisent dans la foulée son parti et sa branche culturelle, les YAP — Young African Pioneers. Il réplique en sortant Army Arrangement qui met en lumière un scandale financier impliquant la junte au pouvoir. Alors qu’il s’apprête à se rendre à New York où il doit enregistrer son nouvel album, il est de nouveau arrêté à l’aéroport de Lagos pour exportation illégale de devises qui le conduira cinq ans en prison. Le juge avouera plus tard avoir subi des pressions gouvernementales. La pression économique des bailleurs de fonds, la mobilisation générale des artistes qui organisent des concerts de soutien en Europe, le renversement de la dictature du général Muhammadu Buhari aboutissent finalement à sa libération en 1986.

Il entre alors dans une semi-retraite que seuls quelques concerts dans sa boîte privée, le Shrine, et la sortie de Beasts of no nation, viennent troubler. Underground System (1993) est le dernier album original publié du vivant de Fela. Il laisse le devant de la scène à son fils aîné et successeur, Femi Kuti. Le rebelle flamboyant semble avoir perdu sa verve contestataire. Même au plus fort de la dictature du général Abacha, l’emprisonnement de son frère, Beko Ransome Kuti, président de la Ligue Nigériane des Droits de l’Homme, le laisse sans réaction. L’homme se bat depuis des mois contre le Sida, la maladie affecte d’autant plus gravement son corps que les nombreux sévices subis en prison l’ont affaibli.

Il s’éteint finalement le 2 août 1997. Malgré les tensions entre les gouvernements militaires successifs et l’artiste, les autorités militaires reconnaissent avoir perdu « l’un des hommes les plus valeureux de l’histoire du pays » et décrètent quatre jours de deuil national. Le 12 août, près d’un million de Lagossiens sortent dans la rue pour célébrer sa mémoire.

Conformément à son testament, Fela est inhumé à son domicile de Gbemisola, Ikeja à côté de la tombe de sa mère, Funmilayo Ransome Kuti.

Fela Kuti est resté un artiste très populaire au Nigeria. Un exemple de cette popularité est l’organisation d’une série d’événement appelés Felebration, qui – chaque année, le jour anniversaire de sa naissance – rendent hommage à l’artiste.

Et comme pour réparer les erreurs de l’Histoire, le gouvernement de l’État de Lagos a octroyé 40 millions de nairas (environ 130 millions de francs Cfa) pour que la famille de Fela Kuti puisse créer un musée en son honneur près de sa sépulture.

En 2016, le chorégraphe Serge Aimé Coulibaly crée Kalakuta Republik, inspiré de la vie de Fela Kuti, présenté au festival d’Avignon.

Le 17 janvier 2017, la chanteuse Erykah Badu lui rend hommage dans un coffret qui comprend sept albums mythiques de la star nigériane, d’Army Arrangement à Underground System, des disques symboles de sa rébellion, tous sélectionnés par la reine du Nu Soul pour faire perdurer l’œuvre de l’artiste.

Au Sénégal, le 17 janvier 2020, le rappeur Iss 814 évoque le nom de Fela Kuti dans les lyrics de son titre “Cartier” pour faire référence à l’originalité artistique du musicien nigérian fondateur de l’Afrobeat.

%d blogueurs aiment cette page :